KUALA LUMPUR, 17 septembre (Xinhua) -- Plus de huit décennies se sont écoulées, mais Siow Zhao Di se souvient toujours du jour où elle est restée allongée sans bouger parmi les cadavres, trop effrayée pour ouvrir les yeux.
"Ma grand-mère, mes sœurs, ma tante et ma mère ont toutes été poignardées à mort par les soldats japonais", a expliqué Mme Siow, aujourd'hui âgée de plus de 90 ans, en se remémorant le massacre qui a dévasté son village pendant l'occupation japonaise de la Malaisie.
Le 8 décembre 1941, les forces japonaises ont envahi le territoire que l'on nommait à l'époque Malaya, marquant le début de trois ans et huit mois d'occupation japonaise. Durant l'occupation, les forces japonaises ont perpétré des massacres brutaux "Sook Ching" ciblant la communauté locale.
Le 18 mars 1942, les troupes japonaises ont commis un massacre aveugle dans le village de Yu Lang Lang (Jelundong) à Titi, dans l'Etat du Negeri Sembilan, avant d'incendier le village.
D'après les chiffres compilés par la communauté chinoise locale, 1.474 civils non armés ont été tués ce jour-là, ce qui en fait le massacre de civils le plus meurtrier sur une seule journée de toute la période d'occupation japonaise de Malaya.
Mme Siow était encore une enfant à l'époque. Elle se rappelle que ce jour-là, les soldats japonais ont trompé les villageois en les rassemblant dans une école à l'entrée du village, avant de les amener plus loin par groupes de plus d'une dizaine.
Avec sa mère, ses voisins et d'autres habitants du village, elle a été emmenée dans une maison du village.
"Ma mère était agenouillée quand ils l'ont poignardée. Elle s'est collée contre moi pour me protéger. Les soldats japonais m'ont donné un coup de couteau dans la jambe et ont frappé mon oncle à la tête avec une hache", a détaillé Mme Siow.
Tout en poursuivant son récit, elle a remonté la jambe de son pantalon pour révéler la cicatrice laissée par l'attaque il y a plus de huit décennies.
Peu après cet épisode, quelques soldats japonais sont revenus toucher les épaules des villageois allongés par terre, un par un, pour vérifier s'il restait des survivants.
"Je n'ai pas osé bouger ou ouvrir les yeux", a-t-elle raconté. Pendant que les soldats inspectaient d'autres maisons, une femme âgée de la maison voisine l'a aidée à s'échapper.
"Après leur vérification, les soldats japonais ont de nouveau mis le feu aux habitations", a-t-elle ajouté. Tout le village a rapidement été emporté par les flammes.
Le massacre de Yu Lang Lang n'était pas une exception.
"Les communautés chinoises de Malaya étaient étroitement liées à la résistance chinoise contre l'agression japonaise. Les campagnes de financement, les spectacles de charité et les volontaires de Nanyang, rentrés en Chine pour soutenir l'effort de guerre, ont tous attiré l'attention des forces japonaises", a rappelé Ong Leong Keat, un historien malaisien d'origine chinoise au Negeri Sembilan.
M. Ong a indiqué que les forces japonaises avaient perpétré des rafles et des massacres à Singapour et Malaya, aussi connus sous le nom de "purge" ou "Sook Ching", ciblant principalement des personnes d'origine chinoise soupçonnées de soutenir les activités anti-japonaises.
"En réalité, les victimes incluaient également des personnes âgées, des femmes et des enfants. Les habitants pouvaient même devenir des cibles de massacre simplement parce qu'ils vivaient dans des villages considérés comme 'suspects' par les forces japonaises", a-t-il souligné.
Selon les archives historiques, sur le seul mois de mars 1942, les forces japonaises ont commis plus de 20 massacres au Negeri Sembilan, tuant près de 5.000 personnes. Des universitaires en Malaisie et à Singapour ont noté que le bilan réel pourrait être plus élevé en raison d'un manque de registres écrits complets.
Les horreurs d'il y a 84 ans restent vives dans la mémoire de Mme Siow. Pourtant, au Japon, ce chapitre de l'histoire a longtemps été minimisé voire démenti, a-t-elle déploré.
"Toutes ces années, peu importe le nombre de fois où nous avons raconté cette histoire, ça n'a pas semblé faire la moindre différence. Les Japonais disent qu'ils n'ont tué personne en Malaisie. Ils refusent de l'admettre", a-t-elle poursuivi.
Mme Siow et d'autres survivants ont fait part de leurs expériences à de nombreuses occasions lors d'interviews, tandis que certains survivants se sont rendus au Japon pour témoigner des atrocités auxquelles ils ont assisté.
Pour les historiens, préserver de tels témoignages est particulièrement essentiel puisque le nombre de témoins encore en vie diminue.
"Un pays et une société devraient honnêtement faire face aux guerres d'agression qu'ils ont lancées par le passé et aux souffrances infligées aux civils par ces guerres", selon Tan Chee Seng, maître de conférences en histoire à l'Universiti Sains Malaysia.
M. Tan a noté qu'en 1995, la Déclaration Murayama du gouvernement japonais avait explicitement exprimé des remords et présenté des excuses pour le régime colonial du Japon et son agression.
"La question est de savoir si ces principes peuvent se refléter de manière constante sur le long terme dans l'enseignement de l'histoire, l'accès aux archives et la recherche sur des événements historiques spécifiques", a-t-il déclaré.
En 1984, l'Assemblée des Chinois du Negeri Sembilan a créé un comité pour réunir de la documentation historique sur les souffrances de la communauté chinoise au Negeri Sembilan durant l'occupation japonaise. Ce comité a documenté les témoignages des survivants et des familles des victimes, et les a compilés en un volume publié en 1988.
Interrogée sur son opinion concernant l'attitude du Japon à l'égard de cette histoire, Mme Siow a observé un moment de silence. Ses yeux se sont posés sur un exemplaire de cet ouvrage.
"Tout est vrai. Tout dans ce livre est la vérité", a-t-elle lentement affirmé. Prenez ce livre à Tokyo et montrez-le-leur." Fin
