(Multimédia) Il court contre la montre pour livrer des repas -- et remporte un prestigieux prix littéraire chinois - Xinhua - french.news.cn

(Multimédia) Il court contre la montre pour livrer des repas -- et remporte un prestigieux prix littéraire chinois

French.news.cn | 2026-07-22 à 12:49

Cette photo prise le 5 octobre 2025 montre des bateaux touristiques naviguant sur un canal dans l'ancienne ville de Zhouzhuang, à Kunshan, dans la province chinoise du Jiangsu (est). (Photo : Zhou Shegen)

BEIJING, 22 juillet (Xinhua) -- C'est un homme qui court après le temps. D'une manière ou d'une autre, il a appris à le saisir sur le papier.

Wang Jibing, un livreur de 56 ans, a reçu l'un des plus prestigieux honneurs littéraires pour des vers nés des instants fugaces passés à attendre la livraison des repas, les ascenseurs et les clients.

Son recueil de poésies, "Di Chu Fei Xing", que l'on peut traduire par "Vol en bas", a été annoncé parmi les lauréats de la neuvième édition du Prix littéraire Lu Xun mercredi dernier. Ce recueil saisit avec justesse les réalités crues et les émotions subtiles de sa vie de livreur de repas, un métier exercé par plus de dix millions de personnes en Chine.

Tout juste auréolé de son prix littéraire, M. Wang a confié aux médias que son seul désir en cette journée si particulière était simple : remonter sur son scooter et reprendre ses livraisons. "C'est en gardant les pieds sur terre que l'on peut trouver l'esprit le plus clair pour écrire", a-t-il déclaré.

Ce prix littéraire prestigieux porte le nom de Lu Xun, figure majeure de la littérature chinoise, célèbre pour ses chroniques incisives et sans concession de la société chinoise du début du XXe siècle. Décerné tous les quatre ans, il récompense des œuvres remarquables dans plusieurs catégories, notamment le roman court, la nouvelle, le reportage littéraire, la poésie, la prose, la théorie et la critique littéraires, ainsi que la traduction littéraire.

Zhang Yiwu, professeur de littérature chinoise à l'Université de Pékin, a souligné l'importance de la consécration de M. Wang. Selon lui, la poésie de Wang Jibing reste profondément ancrée dans la réalité contemporaine, donnant la parole à un groupe social souvent marginalisé par la société tout en témoignant de profondes mutations que connaît la Chine.

SOUS L'EMPRISE DE L'ALGORITHME

Né en 1969 dans la province du Jiangsu, dans l'est de la Chine, M. Wang a quitté l'école au collège. Pour gagner sa vie, il a exercé divers métiers : ouvrier du BTP, dragueur de sable, vendeur ambulant ou encore récupérateur de ferraille. Cependant, il n'a jamais renoncé à son goût pour la lecture, s'attardant souvent devant les bouquinistes ou feuilletant des journaux jetés.

Lui et son épouse ont fini par s'installer à Kunshan, dans le Jiangsu. Ils y tenaient une petite boutique, ont économisé pendant des années et ont contracté un prêt immobilier pour acheter un appartement -- un toit qu'ils étaient déterminés à conserver. En 2019, ayant entendu dire que la livraison de repas permettait de bien gagner sa vie, M. Wang décide de tenter sa chance. A 50 ans, il devient le livreur le plus âgé de son centre de distribution.

En tant que livreur, il sillonne la ville au guidon de son scooter électrique. Le compte à rebours des livraisons imposé par l'application agit comme un fouet invisible, le poussant sans relâche à avancer. C'est cette pression algorithmique qui lui a inspiré son poème célèbre, "L'homme pressé" (People in a Hurry).

La pièce est née d'une livraison particulièrement éprouvante. Un client avait indiqué une mauvaise adresse, l'obligeant à effectuer plusieurs allers-retours. Alors qu'il attendait à un feu rouge sur le chemin du retour, bouillonnant d'irritation, quelques vers lui sont soudain venus à l'esprit : "Extraire le vent de l'air, extraire le couteau du vent, extraire le feu des os, extraire l'eau du feu...Ceux qui courent après le temps n'ont pas de saisons, ils n'ont qu'une étape et la suivante".

En 2022, ces vers deviennent viraux après avoir été publiés sur Internet par un autre passionné de poésie.

Une photo prise par un drone montre une vue du parc industriel créatif Chenfeng Mode à Kunshan, dans la province chinoise du Jiangsu (est), le 13 mai 2026. (Photo : Li Bo)

LA VOIX DES GENS ORDINAIRES

La consécration de M. Wang témoigne d'une évolution plus profonde du paysage littéraire chinois. Cette année, il était loin d'être le seul auteur issu des milieux populaires à figurer parmi les finalistes du Prix de littérature Lu Xun. Un recueil d'essais écrit par un marchand de marché a été nominé dans la catégorie prose, tandis qu'une nouvelle publiée par un auteur sur Internet a également été sélectionnée pour la finale.

Pour Dai Zhishen, critique littéraire, la sélection d'écrivains aux parcours professionnels et aux origines sociales aussi variés marque un tournant dans le système d'évaluation littéraire en Chine.

"Cela envoie un message clair : la littérature n'est pas un luxe inaccessible réservé à une élite", a-t-il souligné. "Bien au contraire, c'est un art des mots foisonnant qui peut s'épanouir aussi bien sur les marchés, dans les ruelles, au cœur des usines que sur Internet."

Pour M. Wang, l'émergence d'auteurs issus des milieux populaires comme lui revêt une portée sociale qui dépasse largement sa seule valeur littéraire. "Nous sommes peut-être plus profondément enracinés dans la vie réelle et notre manière de nous exprimer est sans doute plus sincère", a-t-il estimé.

Selon les statistiques officielles, plus de 80 millions de personnes exercent aujourd'hui une activité relevant des nouvelles formes d'emploi en Chine. Outre les livreurs de repas, cette catégorie comprend aussi les chauffeurs de VTC et les influenceurs en direct. Ensemble, ils constituent une force essentielle au fonctionnement des villes, au maintien de l'activité économique et à la stimulation de la consommation.

A l'image de M. Wang, ils vivent chaque jour dans une course contre le temps. Les chauffeurs de VTC affrontent les embouteillages infinis des métropoles, tandis que les influenceurs en direct poursuivent leurs diffusions jusque tard dans la nuit devant leurs écrans. Nombre d'entre eux portent à eux seuls la responsabilité de faire vivre toute une famille.

Avec l'augmentation de leur nombre, la protection de leurs droits et de leurs intérêts est devenue une priorité croissante des pouvoirs publics. Ces dernières années, les autorités ont introduit des mesures visant à limiter les effets des algorithmes imposant des punitions aux livreurs, à renforcer la transparence des plafonds de commissions prélevées par les plateformes de réservation de véhicules avec chauffeur, ainsi qu'à élargir l'accès des travailleurs occasionnels aux dispositifs de protection sociale.

Parallèlement, des centres de services et d'autres infrastructures destinés aux travailleurs occasionnels se sont multipliés à travers le pays. Rien qu'à Beijing, plus de 14.000 points d'accueil leur permettent de s'asseoir, de boire de l'eau ou de s'abriter de la pluie.

VOLER BAS, MAIS S'ELEVER EN VERS

Au cours de ses tournées, M. Wang aimerait pouvoir faire tenir soixante et une minutes dans chaque heure. Pourtant, comme l'a relevé une revue littéraire chinoise dans sa critique, ce qu'il a tiré de cette course effrénée contre le temps n'est ni la précipitation, ni la frustration, ni la plainte, mais une forme de douce tendresse.

Dans son recueil primé, il célèbre la valeur de sa propre existence à travers ces vers : "Voler bas, c'est encore voler... Les voix qui montent du ras du sol composent la symphonie de tous ceux qui s'efforcent de s'élever."

Ses poèmes sont peuplés de personnages ordinaires. Dans l'un d'eux, ému par une fourmi solitaire bravant une averse torrentielle, il établit un parallèle discret : "Une fourmi doit avoir son propre désespoir ou sa propre mission pour apparaître sous l'orage, tout comme un livreur qui gravit une pente mouillée en protégeant désespérément le caisson de livraison fixé à l'arrière de son scooter."

"Je ne m'imagine pas du tout comme écrivain à plein temps, parce que je sais que je n'y réussirai pas puisque toute mon inspiration vient de mon travail de livreur", a-t-il confié.

Une traduction du poème "Vol en bas", qui donne son titre au recueil récompensé, a été publiée en ligne par la revue littéraire The Baffler.

"On dit que la vie est courte ; courir lui donne l'impression de durer davantage", a affirmé M. Wang. Il entend poursuivre son métier de livreur, continuant à courir, poétiquement, d'une commande à l'autre.

Peut-être que nulle part sa philosophie du "vol à basse altitude" ne s'exprime mieux que dans ses vers : "Autant de neige la vie s'accumule sur moi, autant de printemps je connaîtrai."

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